HAITI- Affaire Jovenel Moïse : Cinq ans après, l’aveu de faillite de la justice haïtienne et le pari risqué de l’extradition
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Dans un communiqué de presse en date du 20 septembre 2026 (Réf. No. MJ/SCGe/340), le Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique, Me Patrick Pélissier, annonce la remise de détenus haïtiens aux autorités américaines dans le cadre de l’assassinat du Président Jovenel Moïse. Une décision qui, sous couvert de coopération internationale, sonne comme un aveu d’impuissance de l’État haïtien à rendre justice sur son propre territoire.
C’est un document officiel qui acte une capitulation judiciaire. Cinq ans, deux mois et treize jours après la nuit tragique du 6 au 7 juillet 2021 où le Président Jovenel Moïse était lâchement assassiné dans sa résidence privée, le gouvernement haïtien annonce qu’il cède. Face à l’incapacité de la justice haïtienne à juger les auteurs intellectuels et matériels de ce crime qui a plongé le pays dans le chaos, l’exécutif a décidé de livrer plusieurs personnes détenues aux États-Unis.
Dans son communiqué, le ministre Patrick Pélissier invoque « l’application des mécanismes d’extradition prévus entre la République d’Haïti et les États-Unis d’Amérique » et affirme que cette démarche vise à « contribuer à l’établissement des faits et l’identification des responsabilités, dans le respect des garanties judiciaires ». Mais derrière la langue de bois diplomatique, une réalité cruelle s’impose : l’aveu explicite que la justice haïtienne a échoué.
Le constat d’un échec cuisant
Le communiqué ministériel est d’une transparence brutale sur les carences de l’appareil judiciaire national. Il reconnaît noir sur blanc que « alors que la procédure américaine a enregistré des avancées significatives, notamment des arrestations, des poursuites et des condamnations, la procédure haïtienne demeure confrontée à d’importantes difficultés et n’a pas, à ce jour, abouti à la tenue d’un procès, après cinq années de procédure ».
Comment un chef d’État peut-il être assassiné au cœur de sa résidence, sur le sol national, et qu’après cinq ans, aucun procès ne soit tenu en Haïti ? Cette question, la population haïtienne se la pose depuis trop longtemps. L’extradition de ces détenus vers les États-Unis, où ils feront face à la justice américaine, soulève un problème de souveraineté. En déléguant de facto le jugement de ce crime d’État à Washington, le gouvernement haïtien reconnaît que le système judiciaire local est incapable de mener à bien ce dossier emblématique, gangrené par la corruption, l’instabilité politique et les pressions en tous genres.
Une coopération ou un transfert de responsabilité ?
Le ministre Pélissier justifie cette décision par la nécessité de « renforcer la coopération avec les autorités judiciaires américaines » et affirme que les preuves recueillies lors de cette coopération « pourront également contribuer à l’approfondissement des investigations en Haïti ». Mais comment ne pas y voir un moyen de se débarrasser d’un dossier explosif ?
Plusieurs personnes détenues en Haïti font déjà l’objet d’inculpation ou de mandats émis par les autorités américaines. En les remettant à Washington, l’exécutif haïtien cherche-t-il à les soustraire à une justice locale qui pourrait être instrumentalisée ? Ou tente-t-il, au contraire, de protéger certaines personnalités influentes en Haïti qui redoutent les révélations d’un procès public à Port-au-Prince ?
Le communiqué précise que cette décision « s’inscrit dans le respect des prérogatives et des intérêts de la République d’Haïti ». Pourtant, les intérêts de la République auraient justement voulu que la lumière soit faite en Haïti, par des juges haïtiens, pour les Haïtiens. En externalisant le jugement, l’État envoie un signal désastreux : celui d’une impunité de fait pour les commanditaires locaux, et d’une dépendance totale à l’égard de l’ancien colonisateur pour obtenir justice.
L’ombre d’une justice à deux vitesses
Le ministre réaffirme sa détermination « à ce que justice soit rendue au Président Jovenel Moïse, à sa famille et au peuple haïtien ». Mais quelle justice ? Celle rendue par des tribunaux américains, selon des lois américaines, pour un crime commis en Haïti ? Si les condamnations aux États-Unis permettent de faire tomber des exécutants ou des intermédiaires, elles peinent souvent à remonter jusqu’aux commanditaires politiques ou économiques qui se trouvent en Haïti.
Cette décision, présentée comme une avancée, risque de creuser davantage le fossé entre le peuple et ses institutions. Alors que la famille Moïse attend toujours la vérité, l’extradition de détenus vers les États-Unis apparaît comme une béquille nécessaire, mais humiliante, pour un pays dont la justice est à genoux. Cinq ans après, l’assassinat de Jovenel Moïse reste une plaie ouverte, et la réponse du gouvernement, bien que pragmatique, laisse un goût amer : celui d’une souveraineté bradée faute de pouvoir assumer ses responsabilités.

